Finalement, pour toutes sortes de raisons, je passe un temps infini à revisiter mon passé: articles, biographies ou catalogues. Et du coup, je redécouvre, souvent avec étonnement, pour quelle revue ou pour quel magazine certains dessins avaient été réalisés. Ainsi, celui-ci avait été publié dans la revue " AUTREMENT ", consacrée aux " Faits Divers ", une rubrique dont je ne sors décidément pas. Avouons-le, c'est moins une vocation qu'une espèce de malédiction! Ce numéro s'appelait " Annales des passions excessives ". L'histoire, inventée par moi-même, était déjà une variation sur le thème " artiste (un agité du bocal de première ou THE BIG BAD WOLF) et modèle (toujours une pauvre innocente, LE PETIT CHAPERON ROUGE, en somme!) ". Et si, finalement, on ne faisait que tourner en rond autour de deux ou trois thèmes?... Mais non, quelle affreuse idée: je ne me répète pas, je bégaye seulement un brin!
Aujourd'hui, j'ai scanné ce que l'on appelait jadis un EKTA ou une diapositive. Pardon ?... C'était quoi ? Ah, j'explique : c'était une sorte de ruban d'acétate enduit d'une émulsion contenant des composés sensibles à la lumière et qui s'enroulait dans une petite bobine métallique, le tout donnant des images en couleurs !... Hein ?... Voilà, comme un numérique mais en mieux !... Non ! Non ! Ce n'est pas du passéisme. Enfin, si, peut-être mais on s'en fout… Bon, en principe, un illustrateur vit de la reproduction de ses dessins et n'est donc pas tenu par la contrainte de vendre ses originaux. Mais vous connaissez sans doute aussi la chanson : celle de " La vie d'artiste ", l'histoire de cette fameuse fin du mois qui revient sept fois par semaine ! Ainsi, j'ai vendu " LE BAISER ". Oui, je sais : c'est mal de vendre des baisers ! Je me le suis toujours reproché. Mais que je voulez-vous, on vend ce que l'on a ou ce que l'on peut…
Je me souviens d'un temps... Hein? Que dites-vous ?... « D’un temps où la vie était plus belle / Et le soleil plus brûlant qu'aujourd'hui? ». Non ! Ce n’est pas de cette chanson-là dont je voulais vous parler. Ni d’aucune autre d’ailleurs ! C’était un message personnel. Je reprends. Je me souviens d’un temps où trouver des modèles faisait dans le genre fastoche. La procédure était simple : j’alpaguais tous ceux qui avaient la mauvaise idée de s’approcher de mon STUDIO, devenu une monstrueuse toile d’araignée au centre de laquelle j’attendais mes victimes, plus ou moins consentantes ! A commencer par la plus proche !
Je me souviens d’Ostende : « Ni gris ni verts, ni gris ni verts Comme à Ostende et comme partout Quand sur la ville tombe la pluie Et qu'on s'demande si c'est utile Et puis surtout si ça vaut l'coup Si ça vaut l'coup d'vivre sa vie » Chantait Léo Ferré, sur des paroles de Jean-Roger Caussimon, et en parlant des yeux en amandes d'une barmaid beaucoup trop jeune pour l'un ou pour l'autre, ils auraient du s'en rendre compte! Ostende, donc. Comme rien n’est simple dans la vie, ou plutôt que tout s’emmêle dans les fils inextricables de ma mémoire vagabonde, la cité du peintre James Ensor est indissociablement liée au souvenir de Marvin Gaye. « Mes souvenirs d’enfance sont de bons souvenirs : j’étais alors en paix… » dit l'artiste exilé, en voix off, seul sur le pont avant d'un navire qui se rapproche des côtes. Puis « What’s going home » commence...

- Samedi 16 février 1982: en bas des pages culturelles du « Monde », se trouve, juste en dessous de l’affiche « 1900 » de Bernardo Bertolucci et à côté de « Mad Max », un petit encart publicitaire absolument incongru: « Jusqu’au 19 février Soldes sauvages au Bon Marché Rive Gauche ». Je sais, c'est très mal de faire de la publicité pour ce genre de manteaux. Mais peut-être mon agent ne m'avait-il pas dit pour qui je travaillais. De toutes façons, ça n'avait rien de personnel: je faisais ça pour l'argent.
- Ce n'est pas très noble.
- Non, mais faut bien vivre. Je me souviens qu’il s’agissait de la première version de ce dessin que, plus tard, j’ai appelé « L’Heure Bleue ». Un vrai best-seller que ce dessin-là ! Car il servit ensuite de couverture pour l’Eté Noir (tellement noir, cet été-là, qu’il me valut une année de NERVOUS BREAKDOWN après que l’ensemble de l’album eut été volé dans les locaux de l’éditeur. Hormis la couverture et les dernières pages, on ne sait pourquoi ). Ensuite il fut carton d’invitation, devint la couverture d'un numéro de 813 consacré à la légendaire collection « Le Miroir Obscur » des éditions NéO et, dernièrement, pour l’édition italienne de "LA NOTTE CHE HO LASCIATO ALEX" de Hugues Pagan.
- Certains affirment que l'heure bleue est le moment précieux où, alors que l’astre soleil bascule à l’horizon, le ciel se remplit presque entièrement d'un indigo particulier. L’arôme enivrant des fleurs serait à cet instant magique plus intense qu’à toute autre heure du jour.
- C’est aussi, et bien sûr, un parfum de Jacques Guerlain qui, un soir d'été, ressent un trouble étrange. Il raconte : « Le soleil s’est couché, la nuit pourtant n’est pas tombée. C’est l’heure suspendue. L’heure où l’homme se trouve enfin en harmonie avec le monde de la lumière ». La légende, écrite sans doute par la Maison Guerlain elle-même, veut que, de cette émotion, naisse ce parfum contenu dans un précieux flacon de style art nouveau et surmonté d’un bouchon en forme de cœur évidé. C’est un parfum que l’on apprécie vraiment que plusieurs heures après qu’une femme ne s’en soit revêtue, lorsqu’il n’en reste que des effluves un peu passés…
- « La vie est comme un arc-en-ciel : il faut de la pluie et du soleil pour en voir les couleurs ! » écrivit Jules Renard et si cela peut vous consoler!

- Savez-vous ce que, dans « Le Vieillard fou de son Art », écrivait Hokusai ?
- Qui ?
- Le Grand Peintre Nippon. Non ? Alors je vous l’enseigne : « Je suis amoureux de la Peinture depuis que j'ai pris conscience de son existence, à l'âge de six ans. J'ai fait quelques tableaux que je croyais très bons quand j'ai eu l'âge de cinquante ans. Mais rien de ce que j'ai réalisé avant l'âge de soixante-dix ans n'avait aucune valeur. A soixante-treize ans, j'ai fini par saisir tous les aspects de la nature: oiseaux, poissons, animaux, arbres, herbes, tout. Quand j'aurais quatre vingt ans, j'irais encore plus loin et je ne posséderai vraiment les secrets de l'Art qu'à l'âge de quatre vingt dix et des poussières. Quand je serais centenaire, mon Art sera vraiment SUBLIME. Quant à mon but ultime, il ne sera atteint qu'aux environs de cent vingt ans, lorsque chaque trait et chaque point que je tracerai seront imprégnés de la vie même! »
- Mince alors !
- Comme vous dites ! De votre côté, c’est vers 1985, à l’âge d’à peine trente-cinq ans, que vous aviez atteint le sommet de votre activité désordonnée de gribouilleur. « Quand la lune est pleine, elle commence à décliner », nous dit le proverbe japonais...
- Aaaah ! - Fit l’auteur en essayant de se persuader, une fois de plus, que nul arrêt du Destin ne saurait ébranler son courage, comme aurait dit… Heu… (Longfellow - Lui souffla en douce le Fantôme des années anciennes)
- Et, à ce sommet, on peut même lui donner un visage : celui du numéro CENT de la collection « Le Miroir Obscur » !
29 avril 2003, Arles. Sur la scène d'un théâtre magnifiquement rénové, se déroule la première d’un spectacle singulier : Le Philharmonique de la Roquette joue en direct, je n’ose dire en chair et en os, les compositions écrites et arrangées par eux-mêmes tandis que sur l’écran passe un film dessiné par l’auteur lui-même. Une fois de plus, il n’a pu résister à la tentation de se mettre en scène.
Cette fantaisie commence ainsi : Oscar Wilde écrivit: « Les artistes que j'ai connus et dont le commerce était agréable étaient de mauvais artistes. Les artistes authentiques n'existent qu'au travers de leur œuvre et, dans la vie, ne présentent absolument aucun charme. »
Ce garçon s'appelle Jean-Claude CLAEYS et il illustre parfaitement cet aphorisme. C'est la moindre des choses : Il est illustrateur ! Il a froid. C'est l'hiver… Même le café, dont il est grand consommateur, ne parvient plus à le réchauffer. Pire, les doses massives de caféine ne font que stimuler l'infernale effervescence de sa cervelle. Il souffre de cette singulière maladie qui ravage les races à bout de sang. La mélancolie noire.
CLAEYS maudit l'emploi que le théâtre de la vie lui a dévolu. Emploi dans le sens : Jeune premier, ingénue, servante ou valet… Lui, il est un spécialiste de la représentation de la mort violente, du crime organisé et de la délinquance artisanale. Et quand il dessine simplement une jolie fille, son public cherche un maniaque caché derrière un pan de mur foudroyé ou un Chesterfield patiné…
- Il y aura SEPT REPRÉSENTATIONS !
- Résolument! Sept, pas une de plus, pas une de moins. Ne dit-on pas que le SEPT est un chiffre magique, bénéfique et chanceux car il est la somme de deux nombres eux-mêmes propices à la bonne-fortune: trois et quatre.
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