« Trop de sexe, Claeys, trop de sexe » ! Une chanson qui venait des locaux de la rue Garancière.
- Que voulez-vous dire ? - j’ai demandé, comme qui dirait interloqué ou un truc du genre.
- Nous sommes une Maison d’Édition respectable et nous ne saurions publier, en couverture, une scène représentant une jeune femme qui se caresse langoureusement, le regard perdu dans ses jouissances solitaires.
- Bonté Divine ! Qu’allez-vous imaginer là ?
- Vous niez ?
J’ai pensé: « Je le jure devant Dieu, c’est bien sur son ventre que la Comédienne posait une main innocente. Un effet d'optique, le raccourci, peut-être? » Et puis j’ai songé à ce type, Hays...
- Le FADA d’Hollywood ?
- Oui, le sénateur qui fit rédiger un Code portant son nom et qui, à partir des années trente, fit peser, sur la production cinématographique hollywoodienne (et à la demande des BIG BOSS de celle-ci !), des contraintes morales de la plus extrême sévérité...
- Ah, oui : Hays, le sénateur qui remit de la morale dans les mœurs de Hollywood ?
- A la demande des patrons de l’industrie cinématographique. Il promulgua un code où, par exemple, les nombrils ne devaient jamais être montrés. Il y avait une bonne raison à cela. En 1952, l'épouse du sénateur demanda le divorce : elle affirmait que son mari avait toujours confondu le sexe féminin avec le nombril !
- Rappelons qu’il était une sorte d’évangéliste radical et que son éducation sentimentale ne l’avait peut-être pas préparé à la dure réalité du mariage.
- Cela expliquerait tout. En tous cas, j’ai pensé que les gens (ceux qui me refusaient ce dessin), étaient peut-être de cette obédience et, cela je ne pouvais le nier, la Comédienne posait bien la main du côté de son nombril...
- Qu’avez-vous alors fait ?
- Je suis pas le genre de gars à embrouilles. Je ne discute jamais des diverses croyances des autres. Surtout quand c’est des clients !
- Tout de même : et votre éthique personnelle ?
- Vous savez, moi, du moment que le client est content et me refile mon pognon...
- Ce genre de complaisance porte un nom.
- C’est vrai mais je le fais très bien ! Alors j'ai dessiné une rustine. La voici, juste avant que, avec de la gomme arabique...
Afin que le client soit heureux (car telle est ma vocation sur cette terre), j’ai, avec de la gomme arabique, collé un REPENTIR sur la modèle dont on pouvait voir le nombril. J’ignore si Photoshop existait à cette époque (sans doute mais je m’en fichais pas mal) et je faisais encore dans le genre « OLD SCHOOL ».
- Tendance rustine collée directement sur l'original et à la gomme arabique ?
- Voilà. Mais je n’étais pas au bout de mes peines avec ces émules du Sénateur Hays : « Vous êtes décidément endurci dans le péché - qu’on me dit à la livraison - Cachez, s’il vous plait, cette poitrine trop aguichante ! »
Avec des ciseaux, j’ai découpé un morceau de fines dentelles noires (griffées Yves Saint Laurent) et j’ai posé un voile pudique sur cette chair trop tentatrice.
- Mon cher, vous exagérez : il y a un moment où il faut avoir le courage de refuser les compromissions.
- C’est vrai. D’ailleurs j’ai songé à cette chanson :
« C'est pas bien malin, c' que tu fais!
Faut c' qu'y faut, mais toi, tu exagères,
Tu verras qu'un jour, tu le regretteras..."
J' m'en fous pas mal.
Y peut m'arriver n'importe quoi,
J' m'en fous pas mal… »
Oui, moi aussi je m’en fichais pas mal car les pages qui s’était écrites dans les années soixante-dix et quatre vingt étaient résolument tournées. Les commerciaux avaient remplacé les directeurs de collection, avec de drôles d’idées plein la tête. Et de drôles de mots : produit plutôt que livre, packaging à la place de jaquette...